Les instits à Libération

Une leçon de journalisme…

Ce qu’il y a de bien avec l’actuel mouvement des instits, c’est qu’il opère comme un révélateur (comme d’ailleurs tous mouvements perturbateurs qui rompt les habitudes…).

J’ai déjà parlé des réunions “démocratiques” qui mettent en lumière le fonctionnement autocratique du Maire de Paris avec son parterre d’élus silencieux bien sagement assis derrière lui… produisant un décalage assez étonnant avec les instits, les parents, les employés de la ville… lors de ces “rencontres”.

Quelques jours plus tôt avait eu lieu une réunion intersyndicale des instits. L’ambiance de la salle était gentiment moqueuse avec la tribune composée de représentants syndicaux, montrant ainsi la maîtrise et l’autonomie de pensée des participants.

Cette AG donnait le sentiment d’apporter aux participants une réassurance. Les occasions de rencontres collectives larges, où la parole peut circuler et les aspirations se formuler librement sont finalement assez rares.

En dehors des réunions de son propre syndicat, des discussions entre collègues ou avec quelques parents d’élèves à la sortie de l’école apportant un petit éclairage sur l’atmosphère particulière d’une lutte, il est difficile d’avoir la température générale d’un mouvement, de sentir ses contradictions, ses hésitations, ses audaces, ses espoirs…

Au-delà de l’aspect technique de certaines décisions à prendre concernant l’organisation et les moyens d’action (pétition, grève, manifestation…), le rituel des votes donne avant tout l’ambiance et la dynamique du moment du mouvement.

De petites nuances se faisaient sentir entre les syndicats lors des prises de parole, correspondant à des cultures, des objectifs, des stratégies différentes. Le sentiment général était que la dynamique était la bonne, que l’initiative était au mouvement et non plus au gouvernement. Cette cohérence donnait à chacun la force et surtout le désir de continuer.

Forts de cette énergie, les participants décidèrent de faire une petite visite au journal Libération dont les locaux se trouvaient à proximité.

L’idée n’était pas d’être agressif, mais plutôt de partager ce sentiment d’être porté par cette petite transcendance qui n’arrive plus si souvent ces derniers temps et d’apporter quelques corrections à l’article du matin même qui, lui, parlait de désunion avec son lot de contre-vérité sur la réforme.

Arrivée dans l’entrée, les slogans scandés deviennent vite des invectives, la colère monte et les journalistes venus à leur rencontre ont du mal à répondre aux interpellations. Certains tentent même, maladroitement, de la jouer les anciens combattants soixante-huitards avec quelques formulent moralisantes du genre “Si vous ne me laissez pas parler comme voulez-vous que je vous réponde ? Et dans ce cas, ça ne sert à rien que je reste là et vous non plus”. Heureusement, sentant que cette confrontation bloc contre bloc est stérile, de petits groupes se forment autour de chaque journaliste où un dialogue vif s’installe, la pédagogie propre aux deux métiers reprenant le dessus.

Pour les instits, l’exercice délicat est de tenter de lister et synthétiser, le plus rapidement possible, la réforme aux enjeux complexe et son traitement journalistique dans le journal.

On retrouve dans cette difficulté à s’exprimer toute la colère accumulée depuis tant d’années ainsi que le découragement face à la distance qui les sépare de leurs interlocuteurs. D’autant que la réponse d’un journaliste se limitant à un “Mais nous aussi on a des enfants, on sait ce que c’est que l’école” à qui on pourrait répondre, tout aussi bêtement, “Mais moi aussi je sais ce que c’est que le journalisme, je sais lire et écrire”…

Il apparait clairement que Libération a été pris à contre-pied dans cette affaire. Depuis des années la pensée économique pousse à une vision technicienne du monde. Le vocabulaire utilisé à coup de fonctionnaires, réduction budgétaire, coût salarial, investissement, économie d’échelle, rénovation, refondation, transformation… n’est plus qu’incantatoire et structural, oubliant le facteur humain et vidant de son sens le projet éducatif et sociétal comme il l’a fait dans bien d’autres secteurs.

On privatise les services publics et on sacralise l’école comme dernier rempart à la société marchande. Le monde du travail est dur, égoïste, compétitif, cynique, sans foi ni loi, tribal et on voudrait que l’école soit l’inverse, qu’elle protège les enfants tout en les armant pour à cette future lutte pour la survie…

Ainsi Libération s’est laissé entrainé dans ces injonctions contradictoires d’une pensée binaire, restant à la surface des choses et relayant les discours des politiciens qui privilégie l’anecdote à l’analyse, car ils ont très bien intégré les codes et l’univers mental de la sphère politico-économico-intellectuelle…

Le but d’un journal n’est certes pas de proposer un programme de substitution aux partis politiques défaillants, mais tout de même d’aller au-delà des apparences, de donner à penser pour agir et de se placer aux côtés de ceux qui souffrent et questionnent  et non ceux qui dictent et pensent pour tous.

Nous avons donc assisté, en creux, à une petite leçon de militantisme et de journalisme…

Pour une meilleure compréhension en détail des enjeux de la réforme actuelle et de ce que peut-être un journalisme de libération de la pensée… je renverrais à la lecture du dossier “Nos enfants, les instits, Peillon, et nous. Notre école” du journal “L’Impossible, L’Autre Journal”, n° 11, mars 2013, 7 euros sans publicité.

About Pierre-Emmanuel Weck

Photographe

One Comment

  1. Hello Pierre Emmanuel,
    J’espère que tu vas bien.Quel culot ces instits!
    merci pour ce récit et pour la ref du journal L’impossible »que je ne connaissais pas.

    Bises

    Elisa.

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