Paris Photo 2012

Il y avait beaucoup de monde à l’entrée et les gens étaient bien habillés chic et cool. À 28 euros l’entrée, on était débarrassé des pauvres et de pas mal de photographes.

Tout de suite ce qui frappe ce sont les grands formats. Comme si désormais pour avoir de l’importance ou faire “œuvre d’art” la photo se devait d’être grande. Un peu parfois comme certains tableaux du Louvre qui même s’ils sont pompeux et fatigants demeurent impressionnants et donc respectables.

Les sujets, généralement peu ambitieux, sont principalement des paysages froids, très contrastés, de nature ou de vision nocturne urbaine (très à la mode ces derniers temps), on reste dans de l’expérimentation graphique : lignes, couleurs, formes… de la photographie plasticienne découpant le monde en tranche sans contexte.

Il n’y a pas d’interrogation sur ce qu’est le monde d’aujourd’hui. Les quelques images de guerres récentes ou de photographies sociales sont soit d’époque ancienne (donc aillant de la valeur par le temps) soit en petit format et assez discret pour ne pas casser l’ambiance générale du salon emprunt d’une confiance en l’avenir propre aux classes aisées.

Il faut un peu de temps pour donner de la valeur à la production d’un art récent. Afin de pouvoir distinguer la “bonne image”, celle qui saura traverser le temps et acquérir une valeur marchande. Heureusement la production photographique est abondante et tente à se copier elle-même par autovalidation.

Les langues se mélangeaient agréablement, les galeries présentent viennent de Grande-Bretagne, d’Allemagne, de France, du Japon ou d’Afrique du Sud… Nous sommes bien dans un corpus de valeurs occidentales sûres et sécurisantes.

Car ici il s’agit surtout d’investissement. On n’est pas là par un amour immodéré de la photographie, dans une quête de compréhension politique ou sociale du monde, mais un marché d’icônes, des images devenues objet de valeur marchande.

À Paris Photo, on ne découvre pas de nouvelles images ni de nouveaux photographes. La plupart des choses originales circulent déjà sur le Net depuis un ou deux ans. Ici, il s’agit de valider des choix anciens, de s’assurer que l’on ne s’est pas trompé en achetant tel photographe ou telle image de tel photographe (on retrouve plusieurs fois sur ce salon la même image de Cartier-Bresson [le petit garçon souriant portant deux bouteilles de vin].

Mais que l’on ne s’y trompe pas, les images sont belles, pratiquement toutes intéressantes à part celles qui semblent tirées des magazines de mode sans intérêt, plagiant à l’infini, la vision insipide et ennuyeuse du cliché de la femme-objet.

C’est l’état du goût du moment. Si l’on devait y chercher le sens ou la vision de notre société d’aujourd’hui, ce serait en creux.
Il n’y a pas de série, de reportage, juste des images séparées les unes des autres, chacune pouvant être un monde en soi, chacune portant en elle une émotion, une idée, un symbole, mais pas une vision du monde. Bien sûr ce n’est pas Visa pour l’image de Perpignan, il s’agit bien ici d’un salon de connaisseurs et d’investisseurs, mais le malaise vient toujours du fait que la photographie trouve ses matériaux dans le réel. D’une pure création poétique à la récupération d’une catastrophe humaine. La même photo peut donc se retrouver dans un album de photos de famille, un reportage sociologique, une affiche publicitaire ou les cimaises d’une galerie. Il s’agit pourtant de la même image qui change de fonction selon son utilisation et son contexte. On parle rarement de la même chose quand on parle photo…

Un photographe sera toujours étonné par la valeur montante que peut acquérir une photo par rapport au prix toujours descendant d’une pige. Le fossé entre le photographe et les acheteurs semble total et irréductible. On finit par avoir le sentiment de travailler pour un ennemi de classe…

Après l’avoir bousculée puis libérée, la photographie se met désormais à faire de la peinture. Elle nous présente un monde stable et introspectif. Il n’y a plus de récit collectif, juste des sentiments et des émotions individuelles que l’artiste partage ou pas et qui vend cher à des gens dont la sensibilité se limites au court de leurs investissements.

Cette manifestation donne la sensation d’ouvrir sur un monde intérieur, sur la réflexion personnelle sans nous connecter au reste du monde. On peut ainsi ressentir la violence de certaines images provenant d’Afrique du Sud sans se questionner sur les raisons de celle-ci dans ce pays. L’angoisse produite par ces photos apporte un petit frisson, nous rappelle notre fragilité et finalement nous conforte dans nos croyances, nos choix de confort individuel, de protection des frontières et de délocalisation des classes laborieuses. On n’est finalement pas si loin de l’ambiance des salons bio où l’on vient surtout chercher des solutions individuelles pour sa santé sans préoccupation particulière pour le reste de la planète.

C’est une culture de la distinction et de la connivence. Ce n’est pas une culture qui rend libre et autonome. C’est une culture de la possession et de l’accumulation d’un capital que l’on transmettra par héritage.

About Pierre-Emmanuel Weck

Photographe

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