Le monde en Instagram

Le fait que l’on ne puisse utiliser l’application que sur iPhone, le format carré des prises de vue, les filtres vintages font qu’Instagramm est un site d’images très agréable à consulter, il renvoie à une certaine douceur de vivre, à l’album photo d’une communauté bobos.

Les filtres aux noms étranges (Amaro, Rise, Sierra, Sutro, Toaster, Brannam, Walden, Hefe, Valencia, Nashvilles, 1977…) transforment les photos en une esthétique du passé (saturation, décoloration, virages, vignettage…) avec ou sans cadre (blanc, noir, bord de films…) pour distiller une douce nostalgie aux images.

Nous sommes ainsi transportés dans les albums photo de nos parents et grands-parents et dans une passé idéalisée. Double croisement des images et du temps, de l’album photo et d’une époque idéalisée. L’album photo, objet magique renfermant toutes les énigmes de la famille, reflet des modes de la société, de ses questionnements… Époque idéalisée des 30 glorieuses faites d’expériences brouillonnes, de révoltes politiques et individuelles, d’aspiration à la liberté, du sentiment d’être porté par l’Histoire.

Aujourd’hui, plus rien de tout cela. Nous vivons dans une crise économique perpétuelle avec un sentiment de culpabilité d’un confort trop grand que nous ne mériterions pas. Nous vivons dans l’angoisse constante que tout peut prendre fin en quelques instants, sans que nous puissions agir face au bon vouloir des marchés boursiers. Les guerres ne libèrent plus les peuples et nous sont montrées comme des émissions de téléréalité. La publicité et la pornographie changent les sentiments en performances mécaniques et surconsommatrices.

Il y a comme un désenchantement qui n’est pas supportable si on s’y laisse couler.
Alors nous photographons nos petits instants de vie personnels et tentons de leur donner une profondeur. Comme de petits haïkus, nous traquons la moindre petite poésie du quotidien. Paradoxalement, c’est la technologie qui nous aide puisqu’elle nous propose des filtres tout faits “qui rendent belle” n’importe quelle photo ratée.

Peut-être que tout cela est assez vain mais comme devait l’être les cahiers de poésies de nos arrières grands-parents face à la Première Guerre mondiale qui reviennent avec les outils et le langage de notre époque. Comme si la poésie pouvait changer le monde… Sans doute pas, mais elle aide à vivre. Quand on pense ne plus pouvoir changer le monde, on s’en sort en changeant le regard que l’on porte sur lui.

Alors, tant que nous avons un abonnement téléphonique, nous avons l’illusion de faire partie de ce monde d’Instagram, Twitter, Facebook, Posterous, Flickr, Pinterest, Path, Tumblr, WordPress… De nouveaux noms pour la mythologie de notre époque, pour remplacer la précédente. Et même si l’on sait bien que ces réseaux se nourrissent de nos échanges pour aller les négocier en bourse mais on a tellement besoin de ces échanges… et de poésie.

About Pierre-Emmanuel Weck

Photographe

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