Topo­gra­phies de la guerre, une expo­si­tion au BAL du 17 sep­tembre au 18 décembre 2011.

La guerre comme moteur (épopées, odys­sée, conquêtes, batailles…) a tou­jours été trans­for­mée par le récit pour don­ner un sens à l’Histoire. Aussi atroce soit-elle, on doit pou­voir y pui­ser quelque chose sur les pas­sions et de la condi­tion humaine. Désor­mais, elle doit dis­pa­raitre. Pour ce faire, on rem­place le récit par le divertissement.

Le pho­to­graphe ne peut plus être pré­sent sur les lieux et rendre compte de l’action, sur­tout lorsqu’il s’agit des guerres occi­den­tales. La ges­tion de la pre­mière guerre du Golf appa­rait désor­mais comme le modèle à suivre (ver­rouillage de l’information, inter­dic­tion de cir­cu­la­tion, mani­pu­la­tions, spec­ta­cu­la­ri­sa­tion et dis­tan­cia­tion des combats…).

L’exposition que pro­pose le BAL porte pour titre “topo­gra­phies de la guerre”. Par­tant du constat que “la géo­gra­phie, ça sert d’abord à faire la guerre”, les tra­vaux pho­to­gra­phiques sur les pay­sages tentent de révé­ler l’évolution des nou­velles tech­niques de guerre.

Paola De Pie­tri montre les bun­kers per­dus et déla­brés de la pre­mière guerre mon­diale dans le pay­sage des Alpes.

Jo Ract­liffe fait de même avec des traces de et dans la vie quo­ti­dienne en l’Angola.

Jananne Al-Ani pré­sente d’hypothétiques vues aériennes de camps mili­taires. Ces images font échos à toutes celles, confuses, de ces der­nières années déver­sées dans les médias comme preuves de l’existence d’armes (mis­siles de Cuba, armes de des­truc­tion mas­sive en Irak, en Iran, en Corée du Nord…) afin de pré­pa­rer l’opinion au pro­chain conflit.

An-My Lê pho­to­gra­phie un camp d’entrainement pour sol­dats amé­ri­cains dans un décor ira­kien monté par des tech­ni­ciens d’Hollywood.

Harun Faro­cki explique l’usage des jeux vidéos, peu­plés de sil­houettes sans ombre, pour pré­pa­rer les sol­dats aux com­bats ainsi que pour les aider à en atté­nuer les trau­ma­tismes post-conflit.

Le film dévoilé par Wiki­Leaks, de bavures amé­ri­caines en Irak où l’on a la sen­sa­tion que le pilote de l’hélicoptère se pro­mène comme dans un jeu vidéo et “dégomme” des cibles à tra­vers la vision de sa caméra numé­rique sans trop savoir qui elles sont, juste pour jouer “en vrai”.

Dono­van Wylie après avoir pho­to­gra­phié le déman­tè­le­ment des ins­tal­la­tions de la fron­tière des deux Irlandes découvre leurs réuti­li­sa­tions en Afgha­nis­tan.

Till Roes­kens col­lecte les cartes sub­jec­tives et tem­po­raires réa­li­sées par les Pales­ti­niens pour se réap­pro­prier le ter­ri­toire contrôlé par l’occupation israélienne.

Walid Raad fit un jour la décou­verte éton­nante que les cou­leurs lais­sées par les impacts des balles et des obus sur les murs de sa ville cor­res­pon­daient à l’origine géo­gra­phique de ces muni­tions. On se rend alors compte que Bey­routh a été détruite avec l’aide du monde entier…

Luc Dela­haye et Eyal Weiz­man, à par­tir du livre de ce der­nier, mettent en scène les nou­velles théo­ries guer­rières israé­liennes ins­pi­rées de Guat­tari, Deleuze, Debord… ou il ne s’agit plus de se dépla­cer dans une ville par les rues, mais à traves les murs de ses habitations…

L’exposition est très sti­mu­lante sur le plan intel­lec­tuel. On navigue de concept en concept. De tout cela, il res­sort mal­gré tout une impres­sion d’irréalité. Les sol­dats modernes doivent pou­voir faire la guerre sans en subir les séquelles psy­cho­lo­giques. On les éloigne du réel par l’interposition de l’écran vidéo. La vision écho­gra­phique à tra­vers les murs ne leur fait voir que des ecto­plasmes sur les­quels ils peuvent tirer faci­le­ment. Il n’y a plus de murs, plus de limites, juste un espace mou à tra­vers lequel on se déplace, la seule fron­tière demeure l’imagination du soldat-joueur, la tech­no­lo­gie per­met­tant de démul­ti­plier ses pou­voirs (vision sans contain­geance, dépla­ce­ment sans contrainte, force démul­ti­pliée, ubi­quité, réa­lité augmentée…).

L’occupant, tel un super héros, peut recon­fi­gu­rer l’espace à volonté, sans dis­tance, ni fron­tière. Grâce aux outils de vir­tua­li­sa­tion, il impose sa vision pra­tique et uti­li­ta­riste sur un ter­ri­toire qu’il veut vide. L’occupé n’a d’autre choix que l’imagination et les sen­ti­ments pour se recons­ti­tuer une nou­velle repré­sen­ta­tion men­tale de l’espace et conti­nuer d’exister en tant qu’individu. Mais le super héros n’est pas de notre monde, il ratio­na­lise et déshu­ma­nise, quand l’autre uti­lise la sub­jec­ti­vité et le rêve pour exis­ter une der­nière fois.

Sur le plan émotion­nel, on finit d’ailleurs par se deman­der où sont les humains ? La pho­to­gra­phie de guerre nous avait habi­tués à l’émotion (sol­dats bles­sés, mères éplo­rées, enfants désoeu­vrés…). Il y a un plai­sir intel­lec­tuel cer­tain et fas­ci­nant dans ce monde vir­tuel, pour­tant il s’agit bien de tuer, d’éradiquer, de sup­pri­mer, de détruire des vies humaines.
La guerre a tou­jours consisté à tuer. Les nou­velles tech­no­lo­gies per­mettent d’aller plus loin. Nos actes n’ont désor­mais plus d’effet, il n’y a plus d’Autres, plus de réel. On a le sen­ti­ment de vivre dans un monde sous LSD, on bas­cule dans la sorcellerie.

Si les stra­tèges de la guerre ont pris de court la société en recy­clant, à leur avan­tage, les théo­ries contes­ta­taires des années 60 – 70 aban­don­nées par le monde poli­tique, les pho­to­graphes, en adop­tant ici le même angle de vue arrivent à trou­ver des inter­stices per­met­tant de réin­ter­ro­ger le genre. En uti­li­sant le dis­po­si­tif de l’ennemi, les pho­to­graphes arrivent à le dévoiler.

 On remar­quera que les tirages cou­leur ne sont pas satu­rés. La satu­ra­tion désor­mais habi­tuelle dans les maga­zines, conta­mi­née par la publi­cité, apporte comme une per­fec­tion inhu­maine aux images et donc au monde. Comme le sucre dans les ham­bur­gers ou la por­no­gra­phie dans l’acte sexuel. Ce “plus vrai que vrai” rend l’image fausse. La désa­tu­ra­tion rouvre le champ des nuances et donc de la pensée.

De plus, contrai­re­ment au dis­cours géné­ral sur la vir­tua­li­sa­tion du monde qui nous mène­rait iné­luc­table à la déshu­ma­ni­sa­tion, cette expo­si­tion, tout comme celle actuel­le­ment à la Gaité Lyrique, per­met de rap­pe­ler que jamais rien n’est défi­ni­tif, que l’imagination n’est pas le propre d’un camp ou d’un autre. Il n’y a pas obli­ga­toi­re­ment d’appauvrissement par la sub­sti­tu­tion d’un regard par un autre, mais un nou­vel apport cri­tique. Comme tou­jours, ce n’est pas la tech­nique en tant que telle qui est en jeu mais son utilisation.

 

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