Les petits esprits

La journée était magnifique, le temps ensoleillé, j’allais de jardin partagé en jardin partagé, d’atelier d’artiste en atelier d’artiste, bref de découvertes en rencontres… jusqu’à cette exposition de deux femmes dans un centre sociale, l’une avait commis d’immondes clichés d’immeubles new-yorkais et l’autre, plus intéressante, des dessins à l’encre.

J’avais décidé de rester poli pendant que la photographe, puisqu’il faut bien se résigner à l’appeler ainsi, m’expliquait qu’elle avait voulu faire un travail original (déjà fait 20 milliards de fois). D’une part son vocabulaire pour parler de son travail était pauvre malgré les airs qu’elle se donnait de cadre supérieure s’emmerdant au bureau et claquant son fric en explosant son bilan carbone pour les USA (un ticket de métro pour la Défense aurait aussi bien fait l’affaire), mais les tirages étaient mauvais, les images plates et l’originalité totalement nulle. J’en fis rapidement le tour pour aller vers les encres, plus attirantes. Là, rien d’extraordinaire, mais au moins un travail personnel plaisant.

Malgré tout, je m’ennuyais tellement que, voyant les reflets de lumières dans les cadres, j’eus envie de faire une photo. Après le premier déclic, les deux femmes s’abattirent sur moi pour me dire que c’était interdit, je fis donc une deuxième photo rien que pour les énerver.

Et là, tout bascula. La tension monta rapidement dans le centre social. Elles voulaient garder le contrôle de la diffusion de leurs croutes. J’expliquais qu’on pouvait faire des photos, mais pas forcément les diffuser. Elles me répondirent que c’était pareil. Je répliquais que non. A court d’argument, elles me dirent que je jouais sur les mots et que c’était des œuvres uniques (je voyais pas le rapport ?!). Bon.

Je tentais une petite réconciliation en disant qu’il fallait quand même tabler sur la confiance, dans notre société, sinon on ne pouvait plus rien faire, et là, catégoriques, elles me dirent « Ah non, Monsieur ! »

Un gouffre de haine venait de s’ouvrir entre nous et, plutôt que de devoir perdre mon temps à expliquer quoi que ce soit à ces demeurées, j’ai préféré continuer ma promenade.

J’avais déjà visité et photographié plusieurs ateliers d’artistes, pas forcément tous de grand intérêt, pas toujours abouti, mais des gens qui avaient sacrifier le confort de leur intérieur pour le consacrer pleinement à leur passion. Des gens qui, lorsqu’ils gagnaient trois sous, les investissaient dans du matériel pour faire une nouvelle toile. Des gens pour qui faire de l’art était un doute et qui avaient besoin de partager ces questionnements. Et là, deux rombières, l’une salariée, l’autre retraitée qui exposaient sans risque dans un centre social qui n’était pas fait pour elles, étalaient, l’une sa capacité sociale à se déplacer dans le monde en avion grâce à ses congés payés tout en trimballant son manque d’imagination jusqu’à l’autre bout de la terre, l’autre à profiter de sa retraite pour badigeonner des feuilles de papier achetées cher, tout en rappelant, par son ton catégorique, les anciennes fonctions de direction qu’elle avait occupées durant sa vie de salariée, toutes deux dans la quête de la reconnaissance de ces capacités financières et l’étalage de leur égoïsme dans la rétention de soi.

Bref, elles n’avaient rien d’autre à partager que la satisfaction d’elles-mêmes.

About Pierre-Emmanuel Weck

Photographe

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