L’existence par le micro-trottoir

Le lendemain du premier tour des élections cantonales, j’ai croisé le journaliste de ma ville qui me proposa de me poser quelques questions relatives à l’abstention. Connaissant le journal municipal, je savais que la pratique du micro-trottoir local s’accompagne toujours d’un portrait du citoyen interrogé.

Pour différentes raisons, je ne souhaitais pas être photographié, mais acceptais de répondre à la question posée pour lui permettre d’avoir un avis le possible en collectant de nombreux témoignages. Le journaliste me dira que ce n’est pas possible, sans photo, il ne fera pas d’interview.

Je restais perplexe. L’avis qu’on me sollicitait n’avait de valeur que si j’étais photographié. Sans image pas d’accès à la parole. Sans validation de ma parole par mon image pas d’expression publique possible.

Il ne s’agissait donc pas de faire un travail de journalisme, de compréhension et d’analyse, mais de collecter des avis, les plus variés possible, pour donner la sensation que tout le monde avait pu s’exprimer. Une simple juxtaposition d’opinions authentifiées par l’image des quidams.

Le micro-trottoir et très rependu dans la presse “populaire” (20 minutes, Le Parisien…). Il sert aussi à “faire démocratique”. Les institutions l’utilisent sous différentes formes pour montrer qu’elles consultent les gens, qu’elles sont proches d’eux.

Il n’y a pas de micro-trottoir au journal Le Monde. Parfois, à Libération, mais dans le cadre d’un événement précis. Il ne sert alors pas à récolter les “pour” et les “contre”, mais à tenter d’aller plus loin pour comprendre ceux qui, par exemple, manifestent. Chercher les différentes causes et raisons d’un mécontentement, le fil qui relie différentes personnes dans une action ponctuelle commune pour ajouter un peu de complexité au sujet.

Le micro-trottoir pourrait avoir un intérêt s’il s’approchait davantage de l’entretien, permettant d’aller au-delà de l’émotion. Mais un glissement de sens fait que le “micro” du trottoir qui se rapporte à la technique d’enregistrement de la parole devient la taille du témoignage à collecter… qui ne doit pas dépasser quelques lignes.

Ce besoin d’image renvoie peut-être aussi à la transparence, et au fait que, désormais, une loi interdit de se cacher le visage en public…

About Pierre-Emmanuel Weck

Photographe

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