Nous sommes tous de grands photographes ?

Un article du journal Le Monde sur le phénomène des téléphones portables-appareils photo et des images circulant par SMS tenterait d’annoncer une révolution médiatique… On touche le fond !

L’auteur parle d’une publicité avec une actrice dans un avion qui se fait photographier par un passager qui envoie ensuite la photo à ses copains. Outre que cette actrice aura du mal à faire valoir le droit sa la vie privée par la suite en participant à ce genre de pub pour un opérateur, qu’elle alimente de voyeurisme et l’agression visuelle, l’auteur annonce un bouleversement de la photo avec tous ces amateurs armés de téléphone.

Une fois de plus le journaliste participe au phénomène publicitaire. On était habitué, de sa part, à des analyses plus fines sur la photo. La pub procède toujours de la même manière en faisant croire à chacun qu’il est totalement unique, plus malin que les autres (égocentrisme et individualisme) que le monde est à prendre, et la vie intime des autres aussi… et que de l’argent facile est là , au bout de la technologie. Le journaliste flatte ces croyances, sans recul, dommage.

De la traque de personnalités on passe au tsunami (ce doit être le même genre de catastrophe dans son esprit ?) et de venter tous ces clichés qui nous sont parvenus par Internet. Il donne l’adresse d’un site que je suis allé visiter et sur lequel, finalement, il n’y a pas grand-chose, rien en tout cas qui aiderait à comprendre, à saisir l’ampleur de ce qui s’est passé là-bas.
Alors pour donner plus de crédit à sa thèse, il va citer le film d’un amateur de l’assassinat du président Kennedy, les photos réalisées par un membre du Zonderkommando d’Auschwitz, les photos de torture des appelés d’Algérie, les images du World Trace Center… Bref, il va mélanger allègrement spectacle, information, document historique, image artistique sous le simple prétexte que toutes ces icônes ont été réalisées par un appareil photo. Ainsi tout ce vaut, tout le monde est génial, y-a qu’à acheter le dernier produit à la mode !

Il se fait ensuite l’écho de crainte de “professionnels de l’image” (sans doute pas les photographes eux-mêmes) “de voir des pans entiers de l’actualité, dramatique ou heureuse, leur échapper.”
Actualité ? La vie des grands de ce monde ? Des comédiennes ? Des starlettes ? Les catastrophes sans origines qui tombent juste comme ça sur les gens sans raison ? C’est pas plutôt du spectacle ?

Là où il voit à moitié juste, c’est dans le fait que les sociétés occidentales “sont attentives au point de vue de l’amateur”, il ajoute “sur le monde”. Attentive aux amateurs ou aux consommateurs ? Quant à la vision du monde, je n’y crois pas un instant, le monde n’intéresse que comme décors de nos vies occidentales pas comme moyen de questionnement. La preuve de son erreur vient dans la suite de l’article quand il affirme que les images d’amateurs du tsunami “ont joué un rôle central dans le phénoménal mouvement de charité”. C’est plutôt la forte présence des Occidentaux en vacances sur les lieux du drame qui a obligé les médias à s’intéresser à cette catastrophe, le fait qu’elle soit naturelle aussi. On avait droit ainsi à un phénomène émotionnel sans conséquence pour le système, le débat tournera ensuite sur trop ou pas assez d’images, mais surtout pas sur le tourisme de masse et sa pollution culturelle ou l’appauvrissement des habitants abandonnant cultures et élevages pour se mettre au service des touristes.

Tout cela mènerait, comme en musique avec le P2P, à la “perte d’influence de l’auteur”. Le P2P ne remet pas en question la création musicale, mais sa diffusion et l’équilibre économique des producteurs. L’auteur a toujours quelque chose à dire, à montrer. Le mouvement de la gratuité est double : il démontre que l’attirance vers l’art est très forte et qu’il na pas sa place dans une sphère marchande comme aujourd’hui entourée de professions parasites qui le dénature. Ponctuellement pour le producteur ou le diffuseur la gratuité est un danger, mais, dans la photographie par exemple, la gratuité est déjà intégrée commercialement : c’est l’auteur qui travaille gratuitement ! Oui, c’est un honneur d’être publié ici ou là , c’est pour nous rendre service !

Que les amateurs fassent des photos, c’est très bien, ils n’en font d’ailleurs pas encore assez pour acquérir un regard qui aille au-delà des apparences.
Plus le niveau général montera mieux ce sera pour tout le monde, mais l’entretien de la croyance du tout ce vaut, tout est possible tout de suite n’aide pas à le faire monter.

On tente de nous faire croire que 15 jours sous les caméras transforment un crétin en chanteur génial, qu’un appareil photo numérique permet de devenir riche simplement, que publier sa vie sur son blog ouvrira les portes du Goncourt…
À chaque fois, il s’agit d’attendre un but précis (célébrité, argent, prix littéraire…), pas de vivre mieux, pas d’aider le monde, pas de le comprendre, pas de le transformer.

About Pierre-Emmanuel Weck

Photographe

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